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De l'impossibilité d'être dans son droit

De temps à autre, un accident impliquant une automobile et un cycliste se produit. Ces événements malheureux devraient nous pousser à repenser la cohabitation auto/vélo. C'est parfois ce qui est fait, mais on remarque souvent une réaction de déni de la part d'une certaine catégorie d'automobilistes, déni alimenté par divers médias que je qualifierais de médias à objectivité variable.

Ce déni est matérialisé par un intéressant sophisme : un accident causé par une erreur du cycliste (ce qui arrive, bien sûr, nous sommes tous faillibles) prouve indubitablement que les cyclistes dans leur ensemble ne respectent rien et qu'il faudrait les mettre au pas, les responsabiliser. Par réflexivité, on serait alors en droit de s'attendre à ce que le même discours s'applique envers l'incivilité des automobilistes lorsque l'accident a été causé par une manœuvre illégale ou dangereuse d'une auto, mais que nenni! Lorsque la responsabilité repose sur une erreur de l'automobiliste, on dit du cycliste qu'il aurait dû être prudent, avoir mieux jugé la situation, etc. Bref, quoi qu'il arrive, c'est la faute du cycliste.

Dans ce billet, je présente un exemple d'intervention médiatique, où un chroniqueur connu commet précisément ce sophisme, et pas rien qu'un peu...

L'entrevue

L'extrait en question est une chronique de Richard Martineau (Le mot de Martineau), à l'émission Maurais Live, sur RadioX, le jeudi 1er mai 2014. On y parle de l'accident mortel extrêmement regrettable ayant eu lieu sous le viaduc des Carrières en avril 2014, impliquant une cycliste et un fardier. Pour ceux qui voudraient écouter l'extrait au complet, le voici :

Lecteur audio intégré

Pour ceux qui ne voient pas l'utilité de se coltiner l'intégrale des bafouillements inhérents au direct, voici une transcription écrite de la chronique, bien entendu agrémentée de mes petits commentaires. Notons que tout ce qui est marqué comme une citation n'a en aucun cas été modifié par mes soins et correspond intégralement à ce qui a été dit. Mes ajouts sont clairement identifiés, entre les sections de citation.

Transcription

Allons-y donc :

(Martineau) - Je vais mettre des gants blancs, jusqu'en haut, pour tous les sujets d'aujourd'hui. Premièrement, une cycliste d'une trentaine d'années qui est morte à Montréal, elle a passé sous un viaduc en vélo, elle s'est faite squeezée par un camion, elle est décédée.

(sympathies à famille, etc.)

- Bon, je ne parle pas d'elle mettons, on va prendre un cycliste imaginaire ok, pas cette fille là, on va prendre un cycliste imaginaire.

Ok on va retenir ça. On parle donc d'un cycliste imaginaire.

Le cycliste il voit qu'il y a un viaduc, il a trois choix : rouler sur le trottoir et risquer d'avoir une amende de 30 ou 40$, marcher à côté de son vélo sur le trottoir ou s'en aller dans le viaduc et risquer sa vie.

Bon, il semble que passer un viaduc à vélo soit risquer sa vie. Admettons...

Y'a trois choix, et cette cycliste là elle a décidé elle de rouler sous le viaduc à vélo, elle a pris le choix le plus dangereux.

On notera que le cycliste imaginaire a tenu approximativement 10 secondes, Martineau, grand spécialiste de la prétérition, parlant déjà de cette cycliste là...

Et là y'a des gens qui disent oui, mais on aurait dû permettre aux cyclistes de rouler sur le trottoir sur le viaduc : NON. Parce qu'il y a une loi, il y a un règlement qui dit t'as pas le droit de rouler sur le trottoir à vélo parce que y peut y avoir un piéton et toi tu files à toute vitesse sur des trottoirs qui sont pas très larges et tu le frappes.

Ici, je saute un interlude où Martineau nous raconte comment il se souvient qu'un-cycliste-a-mis-quelqu'un-dans-le-coma-ou-il-est-mort-je-ne-sais-plus-trop-faudrait-que-je-fasse-des-recherches-mais-en-tout-cas-les-cyclistes-c'est-ben-dangereux

- Regarde, on a tous des règlements à respecter, tout le monde, comme par exemple moi, en tant qu'automobiliste, je ne peux pas tourner par exemple à gauche à un feu rouge, on juge que c'est dangereux. Si je le fais c'est à mes risques et périls.

D'accord... mais on ne parlait pas justement d'une cycliste qui a au contraire totalement respecté les règlements qui semblent si chers à notre chroniqueur?

(Autre animateur) - Faut que t'arrêtes à un stop aussi ce que beaucoup de cyclistes ne font pas

Hum, ça faisait au moins 30 secondes que personne n'avait précisé que les cyclistes sont des délinquants. Il fallait le redire, au cas où quelqu'un ne l'aurait pas encore entendu.

(Martineau) - Oui, faut que t'arrêtes à un feu rouge, elle aurait pu dire je sors de mon vélo, je descends de mon vélo, je marche à côté de mon vélo comme le veut le code de la route.

Rectification : le Code de la route ne précise absolument pas qu'un cycliste passant un viaduc doit le faire en descendant de son vélo. Au contraire, comme le veut le code de la route, la cycliste est restée sur son vélo, sur la voie routière.

- Parce que là tout le monde dit que c'est épouvantable, les maudits automobilistes, et tout le monde gueule sur les automobilistes et faut changer le règlement... t'as pas le droit à vélo sur le trottoir! Ou t'as le droit si tu marches à côté de ton vélo, c'est la règle, c'est le règlement!

Pour la troisième fois en moins d'une minute : la cycliste ne roulait pas sur le trottoir, justement!

(Martineau) - Écoute, encore hier j'ai failli frapper un cycliste qui s'en allait super vite, qui n'a pas fait son stop, qui n'a pas fait son feu rouge, l'autre jour il faisait super noir, il pleuvait, le gars y'avait pas de casque, y'avait pas de réflecteur sur son vélo, y'était habillé tout en noir, je l'ai vu à la dernière minute... quand tu conduis, t'es sur le stress ben raide quand tu conduis une auto. Je comprends qu'il faut partager la route tout le monde, faut faire attention, mais elle a pris le pire choix des trois! Le plus dangereux!

Nous y voilà : elle a pris le pire choix des trois, le plus dangereux. Bref, c'est de sa faute; ce discours sous-tendu est par ailleurs supporté par la description (inutile au demeurant) d'un cycliste inconnu que quelqu'un a croisé quelque part à un moment donné et qui était dangereux. Non, le choix de la cycliste n'a rien à voir avec un quelconque irrespect du Code de la route, et comparer cela à la description d'un hypothétique cycliste délinquant est pour le moins fallacieux.

On remarquera incidemment que Martineau ne fait même plus d'efforts pour essayer de faire croire qu'il parle de son cycliste imaginaire, qui semble, tout comme ses gants blancs, relégué aux oubliettes...

(Animateur) - Je suis complètement d'accord avec toi, pi à chaque fois qu'on aborde ce sujet là, Richard, c'est un sujet délicat...
(Martineau) - Ben oui, parce que là on va se faire crier après...
(Animateur) - Ben c'est ça. Le Devoir avait fait une série de reportages l'année passée qui nous montrait que c'était don ben épouvantable les policiers qui donnaient des tickets comprends-tu à des cyclistes qui faisaient pas leur stops... Tu peux pas avoir un statut particulier, le beurre et l'argent du beurre; tu veux être considéré comme un véhicule? Parfait, ben comporte toi en tant que conducteur d'un véhicule de manière responsable en respectant le Code de la route joalvère!

Plus on répète un sophisme, plus il a l'air vrai? Où ça un statut particulier, le beurre et l'argent du beurre? La constatation qu'il y a à faire, c'est que la cycliste a parfaitement respecté le Code de la route et que le camionneur ne l'a pas fait. Vous devriez au contraire louanger cette cycliste pour avoir fait preuve de tant de responsabilité...

(Martineau) - Ben, pi il faut qu'il y ait des Codes de la route!

Je vous fais grâce d'une nouvelle diatribe où on se fait expliquer (pour la 122e fois en 5 minutes) que c'est donc ben dangereux les vélos sur le trottoir

(Martineau) - Et elle était pressée! Des fois on dit des automobilistes qu'ils sont pressés, impatients, ils font pas leur feux rouges, ils tournent trop vite, ils roulent sur la jaune pi tout ça, c'est vrai! Mais elle était impatiente aussi, elle a dit ben regarde, je vais filer là, vroum! sur le viaduc au lieu de marcher à côté de mon vélo. C'est un choix qu'elle a fait, malheureusement c'est le mauvais choix.

Qui a dit qu'elle était pressée? Un rapport de police, du coroner, la déposition d'un témoin? Eh non. Martineau nous montre une autre belle déformation des faits, en prêtant erronément un caractère impatient à la cycliste sur la seule base qu'elle respectait le Code de la route. Forcément, la cycliste s'est dit je vais filer, vroum! sur le viaduc. Il est impossible qu'elle ait fait ça sans y penser, tout simplement parce que c'était ce que le Code de la route lui disait de faire.

Et voilà, le choix qu'elle a fait, c'est le mauvais choix. Bref, elle s'est fait rouler dessus par un fardier, mais elle n'avait qu'à ne pas être là! Après tout, comme dirait notre ami Martineau, il y a des rè-gle-ments, c'est fait pour qu'on les respecte. Selon ces règlements, voici où elle devait se trouver : oh wait...

(Martineau) - Mais faut faire attention, on a tous une responsabilité personnelle sur la route.

Suit ici un beau discours de tolérance comme quoi c'est plus comme dans le bon vieux temps, maintenant les automobiles ne sont plus seules sur la route, etc. Mais bon, après on enchaîne sur :

(Animateur) - Il y a une religion du vélo à Montréal, y'a un dogme, on peut pas questionner
(Martineau) - Ben tsé c'est parce que eux autres sont écolos, pas nous autres les automobilistes, fec donc eux autres ont tous les droits

Qui a parlé de religion, de dogme, d'avoir tous les droits (à part deux chroniqueurs se pompant mutuellement)? Oui, les cyclistes aimeraient bien ne pas mourir lorsqu'ils respectent les lois si précieuses à nos deux comparses. Je sais, c'est révolutionnaire et anarchique comme attitude.

- Euh non, il y a un code de la route, faut que tu fasses ton stop, faut que tu respectes la direction des rues, tu ne peux pas descendre une rue qui monte, t'as pas le droit parce que c'est dangereux.

Je passe un énième discours sur le fait qu'aucun cycliste ne fait ses stops (ça faisait bien plusieurs minutes qu'on ne l'avait pas dit, des fois qu'un de nos auditeurs se serait calmé et commencerait à réfléchir, il faut le refaire sacrer après les cyclistes)

(Martineau) - Attend minute! Si toi, tu prends un risque, ben tu y vas à tes risques et périls, ce qui est arrivé malheureusement...

Sur cette dernière pique, l'entrevue diverge vers d'autres insanités, aussi me permets-je de ne pas poursuivre la transcription.

Courte analyse et conclusion

Avez-vous remarqué le leitmotiv qui se dégage durant l'entièreté de l'entrevue? Tous les procédés sont bons pour amnistier les automobilistes. Premièrement, on n'en parle même pas : il n'y a pas une seule mention du poids lourd ayant heurté la cycliste ni de son conducteur, même s'il est avéré que cet accident aurait été évitable si le chauffeur avait respecté le code de la route. Deuxièmement, on compare systématiquement le comportement de la cycliste (parfaitement légal) à celui de cyclistes hypothétiques ne respectant pas le Code de la route. Non seulement ça n'a aucun rapport, mais c'est parfaitement fallacieux : on ne peut à la fois défendre avec acharnement le respect inconditionnel d'une loi ou d'un règlement et reprocher à quelqu'un de l'avoir respecté sous prétexte qu'elle aurait manqué de prudence. On ne peut requérir des cyclistes qu'ils respectent le Code de la route à la lettre, tout en leur disant d'autre part que si un automobiliste délinquant les frappe, ce sera quand même de leur faute parce qu'ils on fait un choix dangereux. En fait, la seule manière (très simple) de soutenir ces deux points de vue à la fois, c'est d'être carrément de mauvaise foi...

Il reste que la répétition ad nauseam de ce mantra aux heures de grande écoute et son martèlement incessant dans les journaux populaires ont comme effet indésirable de conforter certains automobilistes (payeurs de taxes?) dans leur opinion que le vélo n'a tout simplement pas sa place sur la route. Quoi qui se passe, c'est le cycliste qui est donné comme fautif, c'est donc clairement lui le problème!

Que le cycliste soit plus vulnérable que l'automobiliste, je veux bien l'admettre : c'est un constat objectif qui est difficile à réfuter. Toutefois, il est absolument inacceptable que cette vulnérabilité serve à justifier les comportements illégaux et dangereux des autres usagers de la route. Si une moto avait été au même endroit que la cycliste, le critère de la vulnérabilité aurait été le même : moto contre fardier, le vainqueur selon les lois de la physique est assez facile à trouver. Pourtant, si quelqu'un avait avancé que la conductrice de la moto a fait une erreur en se plaçant volontairement dans une situation dangereuse, je suis certain qu'il aurait légitimement été réfuté voire tourné en ridicule. Il y a bien longtemps qu'on a décidé que la loi qui s'appliquait sur nos routes n'était pas la loi du plus fort. Peut-on donc par pitié cesser d'accabler les cyclistes sur la base de raisonnements aussi incorrects qu'hypocrites?

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