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Avec pas de tête

Il y a de ces annonces qui, de par leur caractère imprévu, ont l'effet d'une bombe pour certaines personnes. La publication de la liste des recommandations de la Ville de Montréal pour la modernisation du Code de la sécurité routière fait certainement partie de cette catégorie. Il n'est pas surprenant que les réactions à ce genre de nouvelles soient variées, autant dans leur forme que dans leur prise de position. C'est ainsi que l'on a pu voir une pléthore de chroniqueurs applaudir la nouvelle, tandis qu'une troupe non moins importante s'en scandalisait. De manière générale, cette diversité d'opinions est saine et importante. Toutefois, cela n'implique pas pour autant que l'on puisse énoncer n'importe quel sophisme, a fortiori si vous êtes un chroniqueur connu et lu par des millions de personnes...

Présentation du texte

Le texte en question, titré Avec pas de casque et publié le 22 septembre 2015, peut être lu dans son intégralité à cette adresse. Comme vous pouvez le constater, ce n'est pas la première fois que j'écris un billet suite à une chronique de l'auteur, puisqu'on l'a déjà vu admonester vertement à la fois les cyclistes ne suivant pas le Code de la route et ceux le respectant (parce que, vous comprenez, ils devraient être "plus prudents"). Mais restons optimistes et analysons le texte.

Le port du casque obligatoire

Au départ, je dois dire que j'ai été relativement surpris. Le texte commence certes de façon polémique, mais au vu de mes propres billets, je ne peux décemment pas reprocher ce genre de choses à quelqu'un. L'obligation du port du casque est en effet un sujet polémique depuis plusieurs années, et cette situation se rapproche de celle qui prévalait lorsque l'on a forcé le port de la ceinture de sécurité aux passagers d'une automobile. De mon côté, je porte systématiquement un casque, que ce soit lors de mes trajets en ville ou de mes balades en campagne ou sur une piste cyclable; compte tenu du confort des casques modernes, je vois peu d'intérêt à refuser de le porter. Oh, certes, le casque ne protège pas contre tous les types d'accidents, c'est une évidence, mais je ne saisis pas réellement l'avantage à refuser cette protection. Est-ce que le port du casque devrait être obligatoire? Pas forcément donc, mais clairement ce ne serait pas une mesure totalement absurde.

Les bons et les truands

Jusque là, ça va bien. Le problème, c'est qu'on entre ensuite dans une sorte de no man's land du discernement et de la raison et que les sophismes débarquent, plus nombreux encore que les mouches du début d'été en Abitibi... Je vais y aller phrase par phrase, il y a décidémment trop à dire.

Les cyclistes ne font pas leur stop ? Alors au lieu de les obliger à respecter les arrêts obligatoires sous peine d’amende, on va leur permettre de faire des « stops américains » ! ... Les automobilistes doivent arrêter complètement leur véhicule aux « stops », mais pas les cyclistes.

Déjà, il faut être aveugle (à dessein ou non) pour ne pas s'apercevoir que les automobilistes ne font pas leurs stops non plus. Mais au-delà de cet aveuglément qui revient à chaque article concernant les cyclistes, il y a aussi une incapacité à comprendre certaines choses, dont les différences entre une automobile et un vélo.

Dans mes déplacements, je suis avant tout cycliste, mais aussi automobiliste à mes heures. À vélo, je pèse 90 kilos (bagages inclus) et fait deux mètres de longueur et moins d'un de largeur. En automobile, je "pèse" 1300 kg, et fais 4 mètres de longueur par près de deux de largeur. À vélo, ma vitesse maximale est d'environ 40 km/h (en descendant), avec une vitesse moyenne de 20 km/h. En automobile, ma vitesse atteint facilement les 60 km/h. À vélo, il me suffit d'un seul rétroviseur pour n'avoir aucun angle mort; de plus, mon champ de vision n'est obstrué par aucun habitacle. En automobile, malgré mes trois rétroviseurs, il y a encore une zone de chaque côté du véhicule que je ne peux observer directement et mon champ de vision est limité par la carcasse de métal qui m'entoure. À vélo, je peux littéralement freiner et changer complètement de direction sur quelques mètres à peine. En automobile, il m'en faut 15 (à 50 km/h) et bien plus aux vitesses supérieures. À vélo, je suis placé haut, bien plus que lorsque je suis dans une petite automobile; il m'est plus facile de voir par delà les véhicules situés devant moi.

Je pourrais continuer l'énumération, mais je crois que ça suffit pour poursuivre mon argumentaire : bien qu'ils puissent partager la même route, la réalité des cyclistes n'a rien à voir avec celle des automobilistes. Pourquoi donc vouloir absolument qu'ils aient les mêmes règles?

À ce stade, si vous ne portez pas les cyclistes dans votre coeur, vous vous dites probablement que je dis n'importe quoi. Que ce genre d'accomodations spécifiques à une catégorie de véhicule est insensé et que le fait qu'il n'y en ait pas dans le Code de la route démontre bien le ridicule de tout ça. Eh bien il s'avère que vous avez tort, puisque ce genre de règlements spécifiques existe bel et bien, depuis belle lurette, dans le CSR. Par exemple :

411. À un passage à niveau, le conducteur d'un véhicule routier ou d'une bicyclette doit immobiliser son véhicule à au moins 5 mètres de la voie ferrée lorsqu'une signalisation, une barrière abaissée ou un employé de chemin de fer signale l'approche d'un véhicule sur rails ou qu'il peut apercevoir ou entendre un tel véhicule qui approche du passage à niveau.

413. Le conducteur d'un autobus, d'un minibus ou d'un véhicule routier transportant des matières dangereuses dans des quantités nécessitant l'application de plaques d'indication de danger, suivant un règlement pris en application de l'article 622, doit immobiliser son véhicule à au moins 5 mètres d'un passage à niveau; il ne peut poursuivre sa route qu'après s'être assuré qu'il peut franchir ce passage sans danger.

Remarquez-vous la différence? Les autobus, minibus ou camions transportant des matières dangereuses doivent s'arrêter aux passages à niveau même si aucun train n'est en approche. Pourquoi diable ne pas avoir appliqué ce règlement aux automobiles? Tout simplement parce qu'une analyse objective de la situation a démontré que les caractéristiques des automobiles, qui peuvent freiner bien plus rapidement que les autobus et camions, permettaient à ces dernières d'être dispensées d'un arrêt complet sans que cela n'entraîne un danger accru.

C'est exactement la même chose pour les cyclistes, sauf qu'ici on ne parle pas d'un arrêt bordant une voie ferrée, mais d'un arrêt bordant une intersection. Pourquoi est-ce que la seconde possibilité (notons-le bien, ce n'est pas encore adopté) est-elle choquante et irritante de par sa simple évocation, alors que la première est raisonnable et sensée? Une rapide analyse peut d'ailleurs faire remarquer que bien des choses sont interdites aux cyclistes pour la même raison, parmi lesquelles le droit de rouler sur les autoroutes ou les voies à accès restreint ou encore l'obligation de rester à l'extrême-droite de la chaussée (sauf pour tourner, éviter un obstacle ou dépasser)...

Les automobilistes sont obligés de rouler dans la rue, mais les cyclistes ne sont pas obligés de rouler sur la piste cyclable.

Ben oui... Vous auriez préféré le contraire? Non seulement, comme je l'ai montré, ça n'a aucun sens de vouloir forcer les cyclistes à n'utiliser que les pistes cyclables, puisque cela équivaut à les empêcher de sortir de chez eux, mais cette comparaison dénote de plus la pensée sous-jacente du chroniqueur : les rues, c'est construit pour les autos et rien d'autre.

Ça fait des années que vous nous dites qu’il faut apprendre à partager la route. Mais quand vient le temps de partager vos pistes cyclables avec des planchistes, vous déchirez votre chemise et dites qu’ils vous empêchent de rouler la pédale au fond...

Il faudrait que l'on me montre ce cycliste qui déchire sa chemise lorsqu'on lui parle de partage des pistes cyclables. Le problème du partage des pistes, ce n'est pas qu'elles soient partagées, mais qu'elles soient terriblement mal aménagées pour cela et que certains utilisateurs d'autres modes de transport fassent n'importe quoi (oui, vous savez, comme ces 2-3 cyclistes qui n'ont pas compris de quel côté de la route ils devaient rouler et qui vous font qualifier d'abrutis l'entièreté de la gent cyclable).

Et vous, chers cyclistes, vous croyez que vous ne ralentissez pas les automobilistes ? Oui, vous nous ralentissez ! Mais on fait avec !

Hum (attendez, je m'étouffe un bon coup et je suis à vous)...

On termine en beauté

La chronique se termine par un paragraphe concernant le vélo d'hiver (avec 86 mots, on ne peut pas dire que l'argumentaire soit très développé, mais bon) et les freaks (hum...) qui osent vouloir faire du vélo durant la blanche saison. Le chroniqueur termine donc en posant ses conditions (tout le monde sait bien sûr que c'est Richard Martineau qui pose les conditions à la circulation des cyclistes l'hiver) :

Vous DEVEZ emprunter la piste cyclable lorsqu’il y en a une. Hors de question que vous pédaliez entre des autos qui glissent et patinent parce que la rue est glacée et mal déneigée...

Oui, mécréants de cyclistes, si les automobilistes ne sont pas capables de gérer leur véhicule, c'est de votre faute! Et s'il y a quelqu'un qui tombe dans la rue et qu'un automobiliste le frappe parce que la rue est glacée et mal déneigée, ce sera aussi de la faute du piéton? Pas de l'automobiliste qui aurait pu voir que les conditions routières étaient exécrables et donc adapter sa conduite?

Je vais clore ce billet de manière peu usuelle, en citant simplement la seconde condition. Pourquoi? Parce que j'ai la très nette impression que rien que je puisse dire par la suite ne sera plus marquant et révélateur que l'insignifiance, le mépris et l'incompréhension totale de notre système législatif et judiciaire qui se dégage de cette phrase :

La pratique du vélo hivernal se fera à vos risques et périls. Personne ne sera tenu responsable en cas d’accident.

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